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Ayed, le potier d'Aïn Draham.

 

Je viens de rencontrer Ayed après quarante cinq ans de séparation.

Quand nous habitions Aïn Draham, dans les années soixante, un pasteur américain avait construit, dans une clairière de la forêt, proche du village, un joli chalet de bois dans lequel il habitait avec son épouse et un bâtiment plus important également en bois qui servait d'atelier de poterie : il avait décidé d'apprendre aux jeunes gens du village comment réaliser de belles poteries avec de l'argile locale. Ayed et Chédli étaient deux des jeunes garçons qui vivaient avec le pasteur et qui apprenaient. Entre deux phrases destinées à nous persuader que l'arrivée de Jésus sur terre était la meilleure nouvelle qui soit, ce pasteur parlait avec passion de terre blanche ou rouge, d'émaux et de couleurs, de formes... Il aurait pu être passionnant si son prosélytisme ne l'avait rendu difficile à vivre parfois. Il fut prié de quitter le pays.

Ayed et Chédli étaient devenus deux potiers accomplis ; ils savaient tourner les objets puis faire les moules nécessaires à une production à grande échelle, ils savaient parfaitement et avec élégance utiliser le décor qu'avait mis au point le pasteur : des montagnes esquissées et de chênes en premier plan, décor qui allait bien avec Aïn Draham et qui avait, en plus, un petit air de japon

Après le départ du pasteur, Chédli est devenu le chef d'un atelier de production privé installé dans la clairière.

Ayed, lui, est devenu le maître d'un atelier de jeunes apprentis dans le cadre de l'artisanat national. Cet atelier était situé dans un grand hangar proche du val de Joie, là où se tenait l'école de la mission française. Nous habitions tout près et nous avons pris l'habitude de fréquenter cet atelier, écoutant les conseils du gentil Ayed pour réaliser les objets que nous souhaitions. Il nous a laissé la voie libre pour tenter toutes les expériences qui nous faisaient envie : j'ai beaucoup joué avec les riches couleurs des émaux. Quand une chauffe se préparait dans le haut four qu'Ayed avait construit devant le hangar, nous allions l'aider à installer les biscuits avant la cuisson, puis, quand notre travail nous le permettait, nous  allions veiller avec lui  et alimenter le four en bois. Nous bavardions d'un tas de choses, nous buvions du thé et même, nous mangions tous les trois, Ayed mon mari et moi un poulet que nous avions acheté au souk et que nous cuisions sur les braises sorties de la gueule du four. C'était une période heureuse, nous riions beaucoup et l'amitié était belle.

Ayed guidant un jeune apprenti.

Nous sommes partis pour le sud, nous nous sommes perdus de vue et je ne savais pas ce qu'était devenu Ayed. Mais, il y a cinq ans, un commerçant de Jerba avait rapporté dans sa grande boutique quelques poteries du nord de Sejnane mais aussi d'Aïn Draham, elles venaient de chez Ayed. J'ai su qu'il avait été très malade, qu'un AVC l'avait à demi paralysé. Il a tout de même pu répondre à un petit mot que je lui avais envoyé à cette adresse bien incomplète : " Monsieur Ayed, potier à Aïn Draham, Tunisie" Il était vivant !

Je viens de passer à AÏn Draham et j'ai voulu le rencontrer : le voilà, chez lui, avec sa gentille épouse, une douce petite femme qui m'a beaucoup touchée ( elle est assise sur le fauteuil)

sa pauvre main droite, si habile autrefois, ne lui permet plus de travailler. Tiens, il n'a plus ses lunettes !

 

Le magasin d'Ayed, à Aïn Draham

 Le monsieur à lunettes est le Président Bourguiba

Remise de décoration par le président Ben Ali.