Amandier fleuri- Tunisie ( photo de Lucien)

                                                                                                             De Tunisie et d'ailleurs

 

                                                                                                                                                                                                                                                                   

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Page 2 : Les gourbis d'Aïn Draham

Cette photo évoque une époque déjà lointaine : 50 ans. C'est un pan de montagne proche d'Aïn Draham. La piste que l'on aperçoit est celle qui mène à la "source d'argent", celle qui a donné son nom au village. Des gourbis de branchages ( de bruyères), couverts de "disss", cette grande graminée qui pousse en abondance dans les clairières des forêts de Kroumirie formaient un " douar". Plusieurs familles habitaient dans ces gourbis, des Berbères. Les femmes portaient des foutas de toutes les couleurs, souvent faites dans des tissus à fleurs. Elles avaient les cheveux enserrés dans un foulard qu'elles nouaient au dessus de la tête. Souvent, leur front, leur poitrine et leurs mains portaient des tatouages. Elles marchaient pieds nus la plupart du temps. Il leur fallait aller très loin chercher de l'eau et la corvée de bois était souvent revenue : on croisait de toutes jeunes filles, mais aussi de bien vieilles femmes chargées d'énormes fagots attachés par une corde qui passait sur leur front, le fagot reposant sur leur dos voûté. Les hommes essayaient de trouver du travail au village ou allaient vendre les poules, les oeufs, au marché. Ils étaient aussi employés pour démascler les chênes liège de la forêt, certains distillaient la myrte. Quand les hivers étaient rudes, qu'il neigeait beaucoup, il arrivait que des enfants ou des vieux meurent de malnutrition et de froid dans ces gourbis. Le bruit de ces morts nous parvenait au village apporté par les élèves qui venaient malgré tout au collège, sans vraies chaussures ( des tennis de toile bleue en tenaient lieu, ou des "godasses" éculées qui ne protégeaient pas les pieds pleins d'engelures), sans manteaux, avec seulement la tête enveloppée dans des guenilles, sans beaucoup de nourriture dans le ventre : un peu de "bsissa" quand on avait de l'orge au gourbi. Souvent, les blouses grises qui remplaçaient les manteaux et étaient la tenue obligatoire du collègien étaient si mouillées lors de la rentrée dans les classes qu'il fallait les mettre à sécher autour des poêles que les professeurs allumaient avant de commencer les cours.

Ces douars étaient occupés, parfois, par des réfugiés algériens : en 1959, "les évènements d'Algérie" battaient leur plein et les berbères de la Kroumirie algérienne avaient édifié d'autres gourbis, à l'abri de la frontière tunisienne. Ils n'étaient guère dépaysés, le mode de vie était semblable de part et d'autre de la frontière, tout aussi misérable. Cependant, les gens d'Aïn Draham s'amusaient de leur accent et de la prononciation bizarre de certains mots.

J'avais beaucoup d'admiration pour ces "jbellis", gens courageux, aimables, simples, qui savaient ce qu'était la solidarité et qui savaient aussi montrer de la reconnaissance à qui les avait aidés : Un jour, nous descendions à Souk el Arba ( Jendouba, maintenant) en voiture quand nous avons vu un homme arrêté au bord de la route qui soutenait une femme bien mal en point. Nous avons fait monter le couple dans la voiture et les avons emmenés à l'hôpital de Souk el Arba. Quelques jours plus tard, alors que nous empruntions la même route, au même endroit se tenait l'homme qui nous a fait signe de nous arrêter. Impossible de lui demander des nouvelles de sa femme, il ne parlait pas du tout le Français et nous ne parlions pas du tout l'Arabe. Comme j'ouvrais la portière, il m'a donné un petit paquet fait d'un chiffon sale et de six oeufs, puis, après les saluts d'usage dans cette région ( on se touche la main, puis on porte sa main à la bouche, puis au front, et ceci plusieurs fois de suite en disant " salem ou alik oum ou..."), il est parti sur la piste. Nous avons compris qu'il nous attendait pour nous faire ce présent et nous en avons été bouleversés.

Voilà tout ce que dit cette photo en noir et blanc, d'il y a cinquante ans. Maintenant, les gourbis ont disparu, sans doute la faim aussi, les petites filles vont au collège, comme leurs frères car les écoles se sont multipliées et c'est bien ainsi.

Lucien nous décrit comment a évolué l'habitat autour d'Aïn Draham  avec trois photos datant de 2007

Voici quelques photos montrant un peu l‘évolution de l’habitat en Kroumirie. La première présente un gourbi déjà évolué doublé d’une première partie avec les murs en parpaings. Puis la famille est passée à la maisonnette avec la toiture en tôles et ensuite en tuiles. Sur le devant le terrain est prêt pour la construction d’une villa.

Ces nouvelles constructions donnent un aspect particulier à la montagne, parsemée de petites maisonnettes blanches. Ce sont les deux autres photos où l’on peut apercevoir quelques maisons majestueuses.

                     

Il faut signaler que dans la montagne, bien en dehors d’Aïn Draham, les gourbis existent encore à côté de la maison en dur. Ils servent d’étables. Souvent les familles y habitent car en hiver on peut faire le feu au milieu et les gens ont moins froid. Alors que dans les maisonnettes la cheminée, dans un coin de la pièce, monte directement au dessus du toit et la chaleur part avec la fumée. L’été, il fait bon faire la sieste dans le gourbi où l’air passe à travers les branchages.

La modernité en Kroumirie : le marché de Fernana, Petit reportage de Lucien.

Trois photos pour chercher à montrer l’évolution qui se fait en Tunisie, dans la montagne.

 Le parking de Fernana était assez particulier. Fernana, autrefois, dans les années 1950 était le lieu d’un souk hebdomadaire (marché) important. Les gens venaient de loin, du Kef, de Tabarka, certains même de Béja, ainsi que les populations environnantes d’Aïn Draham, de Souk el Arba. Dans la semaine, seuls, un petit hanout (épicerie), un immense eucalyptus et une ferme occupaient les lieux. Le jour du souk, souk el Had (marché du dimanche) on y trouvait de tout. Il y avait des cafés, des planches sur des cailloux et une grande toile de tente pour protéger du soleil ou de la pluie, lieu de discussions, d’informations, ce qu’on appelait le téléphone arabe où toutes les nouvelles s’échangeaient. Chacun y venait à pied, à dos d’ânes ou de mulets que l’on parquait, moyennant une somme modique, attachés le long d’une longue corde fixée au sol.

Puis peu à peu les 404 peugeot camionnettes sont venues investir la montagne, transports publics ruraux, partageant le parking avec les équidés. Et aujourd’hui, si l‘âne est encore un bon moyen de transport, il a été détrôné par la 404 et l’Isuzu.  

Fernana n’est plus uniquement le terrain du souk du dimanche, c’est un village avec petit hôpital, école, collège et une station service, sans compter les représentants des diverses administrations.