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Karim de Guellala, jerba
Une histoire pas complètement inventée.
Karim est
le fils d'un potier de Guellala, petite bourgade de Jerba où, depuis
l'antiquité, on fabrique des jarres énormes pour la conservation des olives, des
céréales et des dattes.
Karim passe beaucoup de temps autour des fours, entre les empilements de plats,
de pots pour les fleurs, derrière les gargoulettes et les jarres roses et
blanches, il y apprend ses leçons, lit et rêve à ce qu'il fera quand il sera
grand, dans dix ans, quand il aura dix huit ans comme son grand frère Abdallah.
Il peut encore jouer avec l'argile rouge : il est très habile dans le modelage
de petits objets, les mêmes poteries que celles que fabrique Abdallah, mais en
petit, à sa mesure, des animaux tels que ceux qu'il voit à la télévision : des
lions, des gazelles... Son père cuit les réalisations de Karim et tous les
ouvriers s'amusent de l'imagination de l'enfant.
Quand le vent frais de l'hiver se lève, Karim aide au transport des branches
d'oliviers qui alimentent le feu. Le four a une bouche rouge et bruyante qui
chauffe le souterrain dans lequel il est installé et il faut, sans arrêt, le
nourrir de branches sèches et de troncs de palmiers, noirs, rugueux et si lourds
qu'on doit les traîner le long de la pente glissante qui menant au foyer. Tant
que le feu ronfle, les potiers ont un moment de répit, alors, ils boivent le thé
noir, très sucré mais encore amer qui bout dans la théière émaillée sur le
canoun. Karim a droit, parfois, à un demi verre de thé, comme les adultes. Cette
intimité avec les hommes, dans la chaleur des fours, lui plaît.

Karim
trouve un autre plaisir dans l'enceinte de la poterie : il se faufile dans
l'atelier, lui aussi souterrain, où chaque ouvrier, son père également, pétrit à
ses moments perdus, une énorme galette d'argile étalée sur le sol de terre
battue. Il faut piétiner la glaise pour bien l'amalgamer à l'eau, pour sentir,
sous la plante des pieds, le moindre caillou qu'on doit ôter car il serait la
cause de la destruction du pot à la cuisson. L'argile convenablement préparée
est aussi douce et suave sous la peau qu'un morceau de chocolat fondant sous la
langue. A force d'observation, Karim a appris cette danse régulière qu'on
exécute sur l'argile, dans le fond de la cave et substituer la frise en relief
dessinée par ses petits pieds à celle des grands pieds d'adultes lui plaît
aussi. Ainsi, chacun sait qu'il s'est rendu aussi utile que son grand frère
Abdallah.
De temps en temps, le père de Karim va chercher de l'argile brute auprès des
mineurs qui extraient de lourds paniers de terre rouge des trous profonds qu'ils
creusent dans les collines entourant Guellala.
Alors,
l'âne est sorti de son enclos de palmes sèches, il est attelé à la charrette,
simple plateau de planches bleues muni de deux brancards et monté sur deux roues
équipées de pneus. Assis sur le bord de ce plateau, Karim et son père guident
l'âne vers les mines d'argile. Cette expédition a toujours lieu quand Karim
n'est pas à l'école parce qu'alors, on est sûr que l'âne sera très obéissant.
En effet, Karim et l'âne s'aiment. Pourtant, en Tunisie, personne n'éprouve
jamais un tel sentiment pour un animal : un chien est utile parce qu'il avertit
de l'arrivée d'un intrus, alors, on le nourrit (un peu)en jetant dans un fond de
gargoulette cassée le couscous qui reste après le repas, on tolère les chats
dans le jardin parce qu'ils le débarrassent des rongeurs indésirables, on
procure à l'âne, au mulet ou au cheval orge et luzerne, un abri parce qu'ils
sont indispensables encore, même à l'époque de la mobylette, pour le transport
des gens et des marchandises. Mais, il ne vient à l'idée de personne de caresser
le chien, d'apprivoiser un chat, de flatter l'encolure d'un âne. Or, depuis
qu'il est tout petit, Karim rend visite à l'âne tous les jours. Il chaparde de
vieux bouts de pain à la maison que l'animal mange avec douceur dans sa main.
Abdallah a bien essayé de faire croire à l'enfant que l'âne pourrait le mordre,
mais, dès le lendemain, on retrouvait Karim assis entre ses pattes, caressant
les poils blancs du ventre de la bête. Depuis cet incident, chaque membre de la
famille, chaque ouvrier de la poterie pense que Karim est un peu...particulier,
mais, cette particularité n'étant nuisible pour personne, pas même pour l'âne,
on la tolère.(Peut-être même l'admire-t-on un peu : n'y aurait-il pas quelque
chose de divin dans cette relation bizarre ?)
C'est ainsi
que Karim est parti, hier après midi, juché sur la charrette, jusqu'aux mines
d'argile. C'est ainsi qu'il a fait remarquer à son père que l'âne n'avait pas le
même entrain que d'habitude, ses oreilles étaient moins dressées, son pas plus
petit en escaladant la colline, aucun braiment non plus en entendant les "errrrr,
errrrr" d'encouragements roulés par Karim. "Il est de mauvaise humeur, avait dit
son père, et puis, il vieillit, il est comme moi, un peu fatigué." Karim n'avait
jamais pensé que son père et l'âne vieillissaient et, brusquement, le mot "Chibani"
qu'il a souvent employé lui-même en s'adressant aux vieux du village, disparus
depuis, lui a fait peur. De retour à la maison, le soir, , à la nuit presque
tombée, Karim est revenu voir son copain, l'âne, et lui a apporté des fanes de
carottes qu'on réserve d'habitude pour la chèvre. L'animal s'était mis à l'abri
de l'humidité de la nuit dans la cabane aux murs d'argile et de pots cassés, il
a émis un long braiment à l'approche de Karim, il a mangé la verdure, il s'est
laissé caresser, il a donné un coup de langue sur la main que l'enfant tenait
sous son museau. Karim a quitté l'enclos, rassuré : l'âne vieillissait mais, il
était bien vivant. 
Ce soir, en rentrant de l'école, Karim entend, avec surprise, la voix de son
père : à cette heure, il aurait encore dû être à la poterie d'autant plus qu'une
chauffe a commencé ce matin. Alors qu'il se débarrasse de son cartable et de sa
blouse d'écolier sous le porche d'entrée du menzel, il saisit quelques paroles
:"Il faudra louer les services d'un transporteur pour aller chercher l'argile,
maintenant, nous n'avons pas assez d'économies pour acheter un mulet."
Karim
comprend : l'âne est mort ! Il court, court aussi vite qu'il le peut vers la
poterie. L'animal est couché sur le flanc, dans son enclos et, maintenant, Karim
pleure, assis à côté de lui. Les ouvriers et Abdallah l'ont vu arriver, mais,
ils le laissent à son chagrin de petit garçon : les hommes ne pleurent pas, dans
le pays de Karim, ce sont les femmes qui accomplissent cet acte, elles le font
bruyamment en se griffant les joues, elles peuvent même être recrutées pour
pleurer lors du décès de quelqu'un comme si elles prenaient en charge la douleur
de tous les gens réellement concernés par ce deuil. Ce spectacle permet à chacun
de souffrir comme il peut sans être le point de mire pour les autres, tout
occupés à regarder et écouter les pleureuses. Karim n'aura l'aide de personne
pour supporter son chagrin. Comment pourra-t-il passer près de l'enclos, de la
charrette, sans éprouver un terrible sentiment de manque ? Il y a toujours eu
l'âne, dans sa vie, tous les jours, il l'a caressé, observé, il l'a nourri, lui
a parlé, ils se sont compris, alors, maintenant ?
Tout en pleurant, Karim réfléchit et une idée s'installe dans un petit coin de
sa tête, grandit et prend de plus en plus en plus de place, gomme peu à peu la
douleur et devient irrésistible....
Il faut
dépecer cet âne ! Il va l'obtenir de son père qui sait très bien ôter la peau
des moutons de l'Aïd. Coincé entre les larmes de son fils et son propre
étonnement devant une telle demande, l'homme hésite à donner son accord. Mais,
Karim trépigne, hurle, menace de s'enfuir, de ne plus aller à l'école, il
supplie mais refuse d'expliquer pourquoi il a besoin de cette peau. Comme son
chagrin est seulement à lui, le remède à ce chagrin lui appartient, sa douleur
ne l'empêche pas de garder assez de lucidité pour se rendre compte que son
attitude surprend tout le monde, dans l'enceinte de la poterie, mais, il sait
aussi que son père ne lui a jamais rien refusé, que les papas, en Tunisie, ne
disent jamais "non" à leurs enfants, à leurs fils surtout. C'est que d'habitude,
les désirs des enfants sont raisonnables et correspondent aux possibilités des
parents.
Troublé par tant de volonté, le père de Karim accepte, il va dépecer l'âne
immédiatement. A Karim d'obtenir de sa mère qu'elle tanne la peau (secrètement,
son père a pensé que l'idée n'était pas si mauvaise : une peau d'âne doit
pouvoir se vendre un bon prix aux touristes. Quand elle aura été tannée, qu'elle
sera souple et toute propre, elle fera un joli tapis, les étrangers achètent
facilement ce qui est original).
Comme si son chagrin s'était tari d'un seul coup, Karim est rentré calmement au
menzel. Il a réfléchi aux arguments propres à convaincre sa mère d'accepter de
faire, rien que pour lui, un travail long et pénible : il n'aura besoin que de
petits morceaux de cette peau, ceux où le poil passe du gris sombre au blanc,
tout le reste pourra être utilisé par sa mère comme elle le voudra, il cessera
de réclamer un vélo, ainsi, elle pourra acheter l'alun nécessaire au tannage.
Mise au courant par Karim de la requête, elle dit tout de suite "D'accord, mon
fils, d'accord !" ' Elle a eu la même idée que son mari et elle est trop
heureuse de voir que Karim accepte sans trop de peine la mort de son ami.
Son projet bien calé au fond de son cerveau, Karim a recommencé à mener une vie
normale, au grand soulagement de ses parents qui ont eu peur qu'il ait perdu la
raison. Chaque jour, après la classe, Karim se rend à la poterie, comme il le
faisait avant la mort de l'âne, il joue avec l'argile. Chacun étant rassuré à
son sujet, on ne pense pas à regarder ce qu'il fabrique. C'est un âne, qu'il
fabrique, une petite statue d'environ 30 cm de haut. Quand la nuit tombe et
qu'il lui faut regagner le menzel, il enveloppe son ébauche dans un chiffon
humide et, le lendemain, avec ses doigts, il corrige, il lisse, il caresse comme
il caressait l'âne. Avec un bâtonnet, il façonne les yeux, les naseaux et la
bouche : il recrée l'âne qu'il a perdu. Peu importe qu'il soit si petit, qu'il
ne puisse pas bouger la queue, peu importe qu'il ne pousse pas le long braiment
de reconnaissance à la vue de Karim. dans sa tête, il est aussi vivant que la
poupée l'est pour la petite fille.
Quand la statuette est enfin sèche, bien dure, Karim achète, avec l'argent que
des visiteurs de la poterie lui ont donné pour les avoir guidés dans le
labyrinthe de la poterie, quelques tubes de colle. Depuis déjà plusieurs jours,
la peau est prête et Karim a prélevé les morceaux qu'il convoitait. A l'abri de
la cabane de l'âne, il recouvre sa statuette de peau, il peint avec une habileté
surprenante chez un enfant si jeune, les grands yeux tristes, les lèvres, il a
su recouvrir avec délicatesse les grandes oreilles qui n'ont pas cassé tant les
gestes étaient précis. La ressemblance est stupéfiante. La mère de Karim a un
mouvement de recul dû à la surprise quand elle découvre l'animal posé dans le
renfoncement du mur, près du lit de son jeune fils. Mais, elle ne dit rien et
contemple, émerveillée cette si belle reproduction.
Pour la première fois depuis la mort de l'âne, l'enfant dort tranquillement
toute la nuit. C'est que son rêve le lui montre bien vivant, son ami, avec les
oreilles qui se tournent vers lui à son approche. les autres nuits, son
cauchemar l'amenait au bord du trou où on avait enterré la carcasse, alors, il
pleurait et sa mère devait venir le réconforter.
Trois
années se sont écoulées depuis la mort de l'âne. Le potier n'a pas encore réuni
assez d'argent pour acheter le mulet qui serait pourtant bien utile. Karim s'est
contenté de sa poupée-âne pour oublier sa peine. Il l'a finalement rapportée à
la poterie car il ne supportait plus l'admiration moqueuse des amies de sa mère
découvrant la reproduction de l'animal et qui en profitaient pour faire sentir
combien Karim leur semblait bizarre. Il l'a installée dans le fond de l'une des
grosses jarres cassées utilisées pour édifier les murs de la cabane de l'âne.
Personne n'y va plus jamais sauf Karim qui s'y rend tous les soirs : il caresse
le poil, remplace l'herbe sèche sur laquelle est posé l'âne, en un mot, il joue
à la poupée. C'est un jeu que son chagrin l'a amené à inventer mais qui ne se
pratique guère en Tunisie.
Karim grandit, il a de plus en plus envie de ressembler aux adultes qui
l'entourent. Il travaille de plus en plus à la poterie de manière utile. Il a
appris à parler l'Arabe, assez de Français, d'Allemand et d'Italien pour
communiquer avec les nombreux visiteurs qui s'intéressent à l'art des potiers.
(Je ne te l'ai pas encore dit, Théo, mais Karim, comme tous les petits Berbères
de Jerba, a d'abord appris la langue berbère et c'est à l'école qu'il a étudié
et parlé l'Arabe et un peu de Français, puis, au contact des touristes, il a
écouté les autres langues et a enregistré beaucoup de mots et de phrases dans
son cerveau agile.)
Il a maintenant d'autres préoccupations que la perte de son âne, des soucis de
grand puisqu'il va entrer au collège. Alors, il se comporte en grand et ne va
plus guère voir son jouet qu'il a enfermé dans la jarre avec un bouchon d'argile
afin que le vent de sable qui souffle parfois ici ne remplisse pas la
gargoulette et n'ensevelisse pas la statuette.
Aujourd'hui comme tous les après midi des jours sans école, Karim vaque à de
multiples occupations...
Karim aide
à scier un tronc de palmier pour la chauffe qui vient de commencer quand il
entend un bruit de voiture qui avance lentement sur la piste ensablée menant à
la poterie. A la manière précautionneuse dont le chauffeur conduit cette
voiture, Karim reconnaît le taxi de Youssef bien avant de l'avoir vu. Il est
heureux car Youssef amène toujours des visiteurs intéressants et généreux.
Puisqu'il est à la poterie, c'est Karim qui va les guider et répondre aux
questions des touristes. Il abandonne Abdallah à sa scie et à ses troncs et se
dirige vers l'entrée, une simple brèche dans la tabia qui entoure la propriété.
Youssef, car c'est bien lui, a ouvert les portes de son taxi jaune et sort du
coffre un fauteuil roulant qu'il déplie pendant que l'homme, un Français,
transporte un petit garçon d'environ six ans du taxi au fauteuil sur lequel il
l'installe délicatement en déplaçant ses jambes inertes afin qu'elles soient
posés sur le marchepied. Karim n'a jamais vu un enfant avec un tel handicape :
des enfants paralysés existent aussi en Tunisie mais, bien peu de gens ont assez
d'argent pour leur offrir un fauteuil roulant et un voyage en taxi pour visiter
une poterie. 
Les trois touristes veulent tout voir, tout comprendre des mystères de la
poterie, l'enfant malade est gai et souhaite toucher à tout. Karim lui donne un
peu d'argile, danse pour lui sur la grande galette de glaise molle, pousse son
fauteuil jusqu'à la bouche rouge du four. Il a envie de faire plaisir à cet
enfant plus qu'à tous les autres qu'il a déjà vus à la poterie.
La visite est terminée. Au moment où Youssef se prépare à porter le garçonnet
dans la voiture, Karim lui dit " Stane chouaïa ", (attends un peu) et il court
vers la cabane de l'âne, casse l'argile qui protégeait la petite statue, s'en
saisit et l'apporte à l'enfant paralysé déjà installé au fond du taxi.
le petit garçon est immédiatement enchanté, ses yeux brillent de plaisir et, au
milieu d'un flot de paroles rapides, trop rapides pour que Karim en saisisse
complètement le sens, il reconnaît les mots " merci, le plus beau, véritable".
Le petit garçon se redresse autant qu'il le peut et oblige Karim à se pencher
vers lui en tirant sur son tee-shirt, il l'embrasse et lui murmure des tas de
mercis à l'oreille. Karim se laisse faire et il répond à l'enfant :" Si mon âne
te fait rêver autant qu'il m'a fait rêver, tu ne seras plus aussi immobile sur
ta chaise roulante". Il n'aurait pas su faire une phrase aussi compliquée en
Français, il aurait pu la dire en Arabe, Youssef qui parle parfaitement le
Français aurait traduit, mais, c'est en Berbère que Karim a fait ce voeu,
pudiquement et tellement sincèrement !
Histoire et illustration de mémé Gisèle pour Théo.
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