Amandier fleuri- Tunisie ( photo de Lucien)

                                                                                                             De Tunisie et d'ailleurs

 

                                                                                                                                                                                                                                                                   

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La maison de Jean Giono

Lou Paraïs

Texte de Lina, photos de Vincent Mespoulet et de Gisèle Vétillard

 

-Connais-tu la Haute Provence, Manosque et Jean Giono ?

-Jean Giono qui a écrit le Hussard sur le toit ?

-Oui.

Manosque vue du Mont d'Or

-Lou Paraïs, c'est mon nom. Sais-tu qui je suis ?

-Lou Paraïs ? Est-ce un mot provençal ?

-Oui, c'est le Paradis mais, pour mon plaisir de vivre cachée, on aurait pu m'appeler Hérissonne. Je suis la plus discrète des habitations du Mont d'Or. Je me blottis au pied de la colline, à l'ombre d'un palmier et d'un plaqueminier bien qu'une vigne vierge me protège aussi des ardeurs du soleil.

Lou Paraïs

Dressée sur un chemin que mon maître emprunta des milliers de fois, j'apprécie le calme environnant et j'attends patiemment de surprendre les visiteurs qui vont encore chuchoter : - C'est  elle ? C'est ici que ...? Je ne l'imaginais pas si petite !...

Je suis comme mon maître, j'aime bien créer la surprise.

Quels merveilleux souvenirs m'envahissent lorsque je parle de lui !

Ici, c'était un va-et-vient de personnes que je ne connaissais pas. Bernard Buffet n'était pas encore ce peintre reconnu lorsqu'il nous rendait visite.

Jean Giono m'a acquise avec ses premières économies, obtenues après le succès de Colline. Ses romans ont fait de lui un grand écrivain de la littérature française.

Je n'étais pas moderne lorsqu'il  m'a choisie et ma silhouette s'est transformée peu à peu, au fil de ses possibilités financières.

Regarde, c'est en haut de ce petit escalier qu'il a placé son bureau, près de la cheminée.

Pourquoi ici ? me diras-tu.

Parce que, de cet endroit qu'il surnommait le phare, le jardin lui laissait le champ libre sur Manosque et ses toits de tuiles rouges.

Ce que Jean Giono pouvait voir de Manosque lorsqu'il était dans son bureau.

Que j'étais heureuse en ce temps là.

Mozart m'a bercée pendant des décennies. Son concerto pour flûte et harpe m'enchantait. Merveilleuse musique...

Parfois, un professeur et ses élèves étaient reçus et de nombreux échanges s'ensuivaient. " Quel établissement scolaire fréquentez-vous ? Quels sont vos auteurs préférés ? Où habitez-vous ? " leur demandait-il. Si l'un d'eux venait de Banon, de Vachères ou de Lure, il devenait intarissable et son regard s'illuminait à l'évocation de ses souvenirs. Ces rencontres scolaires, je les ai entendues maintes fois. Le murmure des classes en visite vibre encore dans mes murs.

As-tu vu la fresque peinte par Lucien Jacques sur mon mur de bibliothèque ? Elle représente la famille Giono avec leurs filles Aline et Sylvie.

Lucien Jacques était un grand ami de la famille. J'entends encore leurs conversations entrecoupées d'éclats de voix.

Que de repas simples et chaleureux ont été servis dans cette salle à manger-salon, sur une toile cirée rustique !

 

Mon maître, menteur-né et affabulateur de génie créait une ambiance récréative et, chaque éclat de rire me réchauffait, me rendait gaie et réceptive. C'était un vrai bonheur pour moi !

Malgré mes chambres un peu biscornues, mes meubles dépareillés et mon confort succinct, j'étais la maison du bonheur. Pour les Manosquains et pour les touristes, j'ai beaucoup de prestige malgré moi.

-Et toi, que penses-tu de ta visite d'aujourd'hui ?

-Moi, je crois que cette maison se ressent...

Je suis émue devant ce petit bureau sur lequel ton maître a écrit plusieurs heures par jour. En observant ces porte-plumes, ces crayons, cet encrier, ces cornes de chèvre, sur un tapis de table vert billard, c'est tout l'esprit de ton maître que je devine.

Son chapeau de feutre noir et sa veste en mouton, sur ce canapé marron, semblent attendre qu'il revienne dans l'instant.

Cette pipe qu'il fumait pour se détendre sommeille depuis longtemps sur son présentoir.

Ces nombreux livres, bien alignés de chaque côté de la fenêtre aux rideaux jaunes, souhaiteraient-ils être feuilletés ?

Chaque objet me propose un rapprochement avec ton maître qui devait aimer tout ce qui est simple, rustique, sans ostentation, malgré sa réussite littéraire.

Ce marteau, par exemple, n'est-il pas un témoignage affectif adressé à son père cordonnier ?

Ces cornes de chèvre qui devaient servir de peigne pour la cueillette des olives ne sont pas là par hasard... Ton maître ne se promenait-il pas souvent dans les champs d'oliviers ?

Un olivier du Mont d'Or qu'a peut-être admiré Jean Giono

Sais-tu, Lou Paraïs, ici, j'ai plutôt envie de me taire pour regarder, ressentir et mieux m'imprégner de ce que peut être l'habitation d'un grand écrivain.

Tu as été son nid, son refuge, son manège enchanté, sa thébaïde, son paradis.

Avant que ta porte se referme, je voudrais te demander si cette grande statue de bois, au pied de l'escalier, représente un ange, figure de proue ? Symbolise-t-elle le grand large vers lequel ton maître, assoiffé de liberté, laissa voguer son imagination ?

(Avant de partir, je m'attarde un instant devant la petite fontaine-bassin aux nénuphars, dans le jardinet qui m'invite à méditer.)

Jean Giono dans son jardin de Lou Paraïs

 

Manosque, le 19 septembre 2009