Amandier fleuri- Tunisie ( photo de Lucien)

                                                                                                             De Tunisie et d'ailleurs

 

                                                                                                                                                                                                                                                                   

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Papa n'aimait pas les fleurs, par conséquent, maman ne les aimait pas non plus. dans le jardin, des poireaux, des pommes de terre , des oignons fleurissaient tous les ans mais ce n'était pas gai comme les marguerites jaunes et inutiles qui encombraient, en contre-bas du nôtre, le jardin de madame Mourtiau. Et même, contre le mur d'enceinte de ce jardin voisin, derrière les vitres d'une vieille serre, elle cultivait des tulipes-perroquets, Madame Mourtiau, et j'allais les voir tous les jours au printemps : couleurs de velours, de feu, d'oiseaux exotiques, grimaces inquiétantes des pétales tordus, ces fleurs me fascinaient.

Madame Mourtiau était la futilité même, selon papa,  puisqu'elle n'avait pas de légumes dans son jardin, seulement des chrysanthèmes en hiver, des roses exubérantes au dessus du portail  et des tulipes au printemps, des marguerites jaunes, libres de pousser n'importe où, en automne. Et moi, j'aimais ce jardin, j'aimais ses fleurs bien plus que les poireaux et les pommes de terre.

Dans ma chambre au papier peint uni, bleu, sur le manteau de la cheminée, de part et d'autre du grand miroir un peu piqué de moisissure, à l'encadrement bleu et vermoulu, deux vases de laiton brillaient : ils avaient été découpés et le métal repoussé dans deux douilles d'obus par un artiste que seul, mon père connaissait.

Tous les soirs, j'imaginais, avec un plaisir très fort, le même que j'éprouve maintenant en contemplant un tableau de Van Gogh ou de Monet, j'imaginais les tulipes-perroquets de Madame Mourtiau dans l'un au moins de ces deux vases, celui du coin le moins lumineux ; le jaune, le rouge, l'orange des fleurs auraient éclairé cette ombre, se seraient reflétés dans le miroir et, ainsi, j'aurais eu deux bouquets dans ma chambre, rien que pour moi. Et les marguerites jaunes auarient éclaté comme les feux d'artifice du 14 juillet, les roses rose tendre se seraient effeuillées lentement sur le rebord de la cheminée et dans le tableau-miroir. C'était là un rève de couleurs qu'il m'était interdit de concrétiser puisque papa n'aimait pas les fleurs et maman non plus.

rève de fleurs

J'avais douze ans et, depuis douze ans, notre jardin n'était consacré qu'aux légumes et celui de madame Mourtiau aux fleurs si inutiles ! je venais d'avoir un vélo, un très viex vélo qui avait qui avait été celui d'une très vieille dame, elle venait de me le donner pour me récompenser de ma réussite au concours des bourses. Il allait falloir le repeindre. J'avais appris à rouler à bicyclette en cachette de mes parents avec une camarade plus chanceuse que moi puisqu'elle pouvait se servir  de celle de sa mère. J'ai annoncé à mon père, pour tenter d'accélérer la remise en état de l'engin : " Je sais rouler à vélo" . Bien entendu, papa ne m'a pas crue tout à fait et m'a répondu : " Je le repeindrai quand j'aurai vu comment tu te comportes sur la route."

Nous voilà donc partis tous les deux, chacun sur notre bicyclette, papa derrière moi, sur les petites routes de la campagne toute proche. Raide, concentrée, je m'appliquais beaucoup, mon apprentissage étant tout récent. Mon père ne disait rien derrière moi, pas un compliment, pas un conseil comme " Attention au crooisement" ou bien " Freine, ralentis, accélère !" je pensais que j'étais indigne du moindre signe d'encouragement, d'intérêt, d'affection, parce que ma performance était mauvaise. On attendait mieux de moi, j'aurais dû aller plus vite ou plus lentement, plus à droite, être plus légère, plus bavarde, plus...moins....Enfin, je ne valais rien sur ce vélo !

Voilà un petit pont qui enjambait un ruisseau. "Arrête!" me dit papa. Une fois mon vélo appuyé au parapet du pont, je me suis penchée au dessus du muret et précipitamment, pour cacher ma crainte des reproches, exorciser ces reproches qui ne pouvaient qu'arriver, sans jeter le moindre regard vers le visage de mon père, je me suis exclamée avec emphase : " Oh ! Des  Iris jaunes!" Pas de réponse, mais voilà papa qui descendait, tout à la fois précautionneux et audacieux, parmi les ronces et les orties, jusqu'au fond du vallon, sur la glaise glissante  cueillait tous les iris jaunes à sa portée. J'étais stupéfaite, au bord des larmes. Je n'ai pas remercié, nous n'avons pas parlé, nous avons attaché ensemble le bouquet si précieux, si ianttendu , sur mon porte bagage.

Ce soir là, j'ai dormi avec les iris jaunes et leur reflet dans le miroir bleu. BONHEUR !