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De Tunisie et d'ailleurs
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Page 3 : portrait de la mère Buchet. Je ne me souviens pas de ma première rencontre avec cette femme qui a pourtant illuminé mon enfance : Je devais être très petite, bébé, sans doute. C'était à Rochefort, un petit village de la Mayenne situé au bord de la rivière du même nom. Il y avait là une importante usine de traitement de l'amiante : on y transformait ce minéral en " toiles" destinées à isoler du feu tout un tas d'objets. C'était la guerre et ma mère a, pendant un temps, trouvé du travail dans cette usine. Mes parents ont sans doute fait la connaissance de la famille de fermiers : Monsieur et Madame Buchet et leur fils Constant, en parcourant la campagne à la recherche de ravitaillement pour nourrir la famille, mon père et ma mère, ma grand mère paternelle, mon frère et moi. Ces fermiers étaient particulièrement gentils et généreux et mes parents trouvaient toujours des oeufs, du beurre et de la farine dans cette ferme. Quand il a fallu quitter la ville car les bombardements devenaient trop fréquents, car il devenait impossible de trouver de la nourriture, car nous, les enfants, devenions malades, nous sommes partis à pied vers Rochefort avec l'espoir que nous trouverions où nous loger chez la mère Buchet. Cette femme, si bonne, avait prévu que nous viendrions et avait préparé une pauvre pièce pour nous recevoir. J'ai raconté ce que fut la mère Buchet pour moi dans une histoire destinée à mon petit fils. Voici cette histoire : " J'avais cinq ans à peine, les bombes tombaient sur Laval. C'était la guerre et nous étions réfugiés dans une ferme, à une vingtaine de kilomètres de la ville. La mère Buchet, la fermière, était une femme aux jambes courtes, aux mains trapues et efficaces, au visage rond et rouge. Elle réunissait ses cheveux en un chignon posé au dessus de sa tête comme un chou à la crème au sommet d'une pièce montée. Parce qu'elle avait perdu ses parents, ses beaux parents, elle était toujours vêtue de noir : une robe droite, informe, l'enveloppait du cou aux genoux. La rayonne plissait sur son gros ventre comme si le tissu gardait le souvenir des longues stations assises pour l'épluchage des haricots verts ou des légumes destinés à la soupe au lard qui cuisait quotidiennement dans la cheminée. Cette robe flottait autour de son corps et ne trahissait aucune des formes qu'elle recouvrait. Avait-elle une autre robe que celle que
je viens de décrire ? Je ne le sais pas. En réalité, la petite fille que j'étais
alors ne se posait aucune question au sujet de la tenue de la mère Buchet : Elle
était un visage souriant, une voix chaleureuse qui disait " Assieds-toi là, au
bord de la cheminée, je vais te donner une tartine de rillettes." Elle était
deux mains qui pétrissaient la pâte à pain, promesse délicieuse de miches
chaudes que j'allais voir sortir du four. Elle était deux jambes noires qui
supportaient une robe noire du jardin au poulailler, de la grande table de chêne
à la porte grise ouvrant sur des pièces mystérieuses, inconnues de moi. Elle
était un ensemble de certitudes : telle que je la voyais, noire et souriante,
j'aurais à manger tout mon saoul, les poules pondraient des oeufs tous les
jours, le jardin
resterait fleuri et pourvu en légumes, maman ne serait pas inquiète comme elle
l'était à Laval, je pourrais jouer dans la meule de paille... Un jour, pendant que la mère Buchet s'occupait à préparer la pâte à pain, , j'étais allée jusqu'au ruisseau pour y installer un petit moulin à eau ( quelques palettes de bois fixées à un roseau) que papa nous avait fabriqué pour moi et mon petit frère Lucien. L'axe bien calé sur deux pierres, entre des galets, le courant poussait l'une après l'autre les petites pales et la roue tournait, tournait, tournait. Ô bonheur ! Le pain qui se préparait, le moulin qui tournait, le soleil qui brillait sur la prairie toute verte !
Mon trouble m'empêcha de raconter le moulin, le soleil, la prairie...A ce moment là; personne en sut ce que je venais de découvrir, je n'aurais pas eu les mots pour l'exprimer, mais 50 ans plus tard, comme j'aimerais que la robe noire fût encore près de moi ! Voilà l'infirmière blanche !" La mère Buchet mourut peu après mes vingt ans, elle avait perdu son fils unique, Constant, malgré ce grand malheur, elle était restée souriante et a toujours manifesté une grande affection pour moi. Voilà deux photos de la mère Buchet que vous reconnaîtrez facilement.
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