Amandier fleuri- Tunisie ( photo de Lucien)

                                                                                                             De Tunisie et d'ailleurs

 

                                                                                                                                                                                                                                                                   

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                                   Page 1 : Portrait de Jemma, le Jerbien.

                        Page 2 : Monsieur Laroquette, instituteur à Tindja

                        Page 3 : La mère Buchet

                        Page 4 : Slima, femme de Zarzis

                        Page 5 : Ayed, le potier d'Aïn Draham

                        page 6 : Monsieur Abate, propriétaire à Aïn Draham

 

En 1960, date à laquelle je suis arrivée à Aïn Draham, les Jerbiens quittaient leur île en grand nombre pour devenir épiciers, marchands de couvertures et de tissus, quincaillers...dans toutes les villes et villages de Tunisie. A Aïn Draham, l'épicier venait d'ouvrir une boutique pour y vendre des journaux et, il avait embauché pour tenir cette boutique un autre Jerbien de son village d'origine ( Haddada) : Jemma Bouchendira. C'est là que nous l'avons connu. Nous y passions tous les jours pour acheter des magazines et pour lire sur place, ce qu'il acceptait très bien. Nous discutions de l'actualité mais, surtout, nous blaguions beaucoup : Jemma avait toujours le sourire. Nous sommes devenus amis. Il a très vite manifesté l'envie d'ajouter une activité à la vente des journaux et Jérôme lui a proposé de lui apprendre à faire des photos. Jemma a été très intéressé, comme s'il avait été un tout jeune homme avide de découvrir autre chose et ne doutant pas de sa capacité à apprendre. Il avait alors, peut être, 40 ans, je n'ai jamais bien su quel était l'âge de Jemma, il n'a jamais changé à partir de ce moment.

Avec l'appareil photo que Jérôme lui a donné, son agrandisseur et ses bacs, un petit local décoré d'une couverture à rayures pour recevoir les clients derrière la boutique des journaux, Jemma s'est lancé dans la photographie. Il n'avait pas de concurrent à Aïn Draham.

Nous en avons passé du temps dans ce local, nous y avons discuté, ri, mangé, réveillonné, nous nous sommes déguisés pour des séances de photos. Jemma et son apprenti photographe, Abdelaziz puis Taëb, tous deux Jerbiens de Haddada dormaient sur un plancher qu'ils avaient construit au dessus du "studio", pour la toilette, ils avaient un robinet dans une petite cour et pour la cuisine, un primus installé dans un minuscule local à peine abrité. Les Jerbiens exilés vivaient de manière très spartiate, à cette époque, mais, nous avons souvent été invités à partager le gros plat de spaghetti que Taïeb ou Abdelaziz avait cuit.

Nous partions de temps en temps en Algérie après l'ouverture de la frontière, en 1962, c'était un grand plaisir pour Jemma qui faisait cuire, la veille, un gigot "coucha" dans le four du boulanger  que nous mangions sous les eucalyptus du côté de La Cale, premier village algérien sur la route d'Annaba. Monsieur Abbate faisait partie de ces expéditions.

En ce temps là, Jemma fumait et aimait bien les petits apéritifs que nous lui offrions.

Nous avons quitté Aïn Draham avant lui pour Zarzis, mais nous nous sommes souvent retrouvés à Jerba, quand il venait en vacances dans son "houch", sa maison familiale.

Toujours souriant, toujours blagueur, nous le retrouvions aussi chaque fois que nous montions à Tunis où il avait fini par s'installer à son compte, comme photographe, près du marché central. Il nous entraînait dans des gargotes des souks ou du port pour y manger des têtes de mouton grillées ou des macaronis en sauce rouge. Nous y rencontrions d'autres Jerbiens du même quartier de Jerba : Habib le gros, Habib le petit, les Ben Youssef, de la tribu des opposants à Bourguiba, les Bouslama, les Bouchendira, les Gamdou....Ils nous faisaient goûter à la kémia des bistrots en buvant un café, Jemma en profitait pour remplir les poches de sa "blousa" de morceaux de sucre qu'il chipait dans les grosses boules en acier des cafetiers. Nous l'emmenions déjeuner, avec sa blousa et ses "shlakas" ou ses pantoufles au restaurant chic " l'Orient", de la rue de Marseille, je crois.

Nous lui avons plusieurs fois amené nos enfants : Jemma n'avait pas eu d'enfant avec Chédlia, sa cousine, que sa mère lui  avait  désignée comme épouse  et il aimait beaucoup les enfants des autres, il se montrait très attentionné à leur égard. Finalement, lui et sa femme ont adopté une petite parente qu'ils ont élevée comme leur fille, dotée et mariée. Jemma parlait avec beaucoup de tendresse de ses petits enfants.

  Jemma, Fleur et Hadrien, deux petits touristes belleilois, devant la boutique de la rue Ali Bach Hamba.

Vers la cinquantaine, il est allé en pèlerinage à La Mecque, avec son épouse : il est devenu Hadj, a cessé de fumer et de consommer de l'alcool, a fait sa prière cinq fois par jour, est allé à la mosquée, a porté le calot blanc des Hadjs. Il est resté le personnage accueillant, hospitalier ( il souhaitait vivement que nous logions dans sa maison chaque fois que nous allions à Jerba ). Nous avons pu lui offrir un dernier plaisir avant que la maladie d'Elzheimer ne manifeste ses premières atteintes : nous l'avons emmené visiter son île de Jerba qu'il ne connaissait pas, voir les potiers de Guellala, manger du poisson dans un restaurant d'Ajim. Lui a encore pu nous emmener à travers pistes et "tabias" cueillir des amendes chez un de ses amis, nous proposer un terrain pour y construire une maison  puis, sa tête a perdu ses repères. Il est mort il y a quatre ans.

      Jemma chez son cousin, avec youssef, Chédlia et Jérôme.  Jemma chez Youssef, le chauffeur de taxi.   Jemma a rendez-vous à Midoun avec une marieuse qui lui a trouvé une seconde épouse, Dalila,  Chédlia étant morte depuis quelques mois.  Jemma et sa calotte de Hadj. j'aime beaucoup cette  photo  de Jemma regardant avec attendrissement son ami, Farhat, qui nourrit au biberon un agneau dont la mère n'a pas assez de lait. Elle dit la douceur de la nuit jerbienne, le peu d'importance attachée au costume : une "blousa" grise, informe, cache misère parfois, le peu d'importance attachée au décor qui n'est pas là pour" faire joli", mais parce qu'il est nécessaire que les choses soient là, c'est tout. Jemma m'a appris à prêter plus d'importance à l'amitié qu'aux différences.