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De Tunisie et d'ailleurs
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Page 3 : Ruines de Rome
"Ruines de Rome", pour tout le monde, c'est un ensemble de mots exotiques, archéologiques, dramatiques. C'est dur et gris comme les pierres. Pour moi, c'est mauve et vert, un peu bordeaux et même orangé ; c'est délicat et prolifique ; c'est mystérieux et poétique ; c'est timide et audacieux. C'est la petite plante qui coule en touffes des fentes des vieux murs, dont les fleurs mauve-rosé deviennent violet-pourpre, tachées de jaune au coeur, dont les fleurs ailées avaient, pour la petite fille que j'étais, des aspects célestes, angéliques, d'images de catéchisme : elles poussaient toujours si haut que, même sur la pointe des pieds, même en sautant, je ne pouvais les atteindre. Leurs petites ailes provoquaient pourtant ma main qui souhaitait les cueillir. Cueillir était un verbe magique et une action, source de grandes joies car, en cueillant, je possédais quelque chose de beau, j'agissais pour rendre encore plus agréable ce qui avait séduit mon regard : je regroupais, je froissais pour l'odeur, je goûtais la sève sucrée des fleurs. Jamais, je n'avais le sentiment d'avoir abîmé une vie, d'avoir altéré une oeuvre qui ne m'était pas destinée. Au contraire, cueillir m'était enivrant et me rendait soudain riche de quelque chose d'important.
Aussi, chaque printemps, chaque jour qui me faisait dévaler en courant notre allée sombre, encaissée entre les vieux murs de jardins, je faisais des haltes prolongées sous les touffes de ruines de Rome que, bien sûr, je ne savais nommer à l'époque. Aucune de mes amies ne semblait porter d'intérêt à cette plante, aucun adulte de mon entourage non plus, papa l'aurait même baptisée de mauvaise herbe capable de faire tomber un mur, alors, je gardais ma contemplation, mon envie de cueillir pour moi. Un jour, mon amie Yvette m'annonça qu'elle viendrait bien faire de la gymnastique dans la salle municipale avec moi, mais, il fallait que j'obtienne l'autorisation de sa mère. Cette dame que j'avais souvent vue dans les rue du quartier me faisait peur : forte, le verbe haut, je la pensais autoritaire et peut-être méchante. De plus, Yvette habitait dans une rue mystérieuse et plutôt effrayante, peuplée de Gitans aux habitudes bizarres, de toutes sortes de marginaux qui trouvaient refuge au fond de couloirs sombres, d'allées étroites débouchant sur un inconnu démoniaque. Je courais toujours quand je devais emprunter cette rue. Pourtant, aujourd'hui, aller au devant de ses habitants et de la mère d'Yvette était une aventure qui ne me déplaisait pas tant le motif était d'importance. Entre deux pignons de maisons grises dont l'une recouvrait un passage boueux et noir, j'allais en suivant Yvette de très près, peu rassurée, tout de même. Enfin, nous débouchions à la lumière, dans une petite cour ensoleillée, pavée de de granite, pleine de géraniums rouges, oranges. Un escalier extérieur en bois peint en vert s'appuyait contre un mur très haut, sans doute celui de la maison sous laquelle nous étions passées avant d'arriver dans cette si jolie courette. Il fallait emprunter cet escalier pour parvenir chez Yvette et alors, je vis que , dans dix, vingt, cinquante interstices du mur poussaient des ruines de Rome, énormes touffes qui dégringolaient le long des pierres brunes et suintantes d'humidité. Elles concrétisaient pour moi toute la poésie du lieu, les petites ailes transparentes et fragiles n'avaient jamais été abîmées par les gens qui montaient et descendaient cet escalier, elles étaient respectées, souhaitées, invitées peut-être par les gens de la cour.
J'ai su alors que la maman d'Yvette était un poète et j'ai ensuite beaucoup fréquenté l'escalier vert. C'est là que je les ai examinées de très près, mes petites fleurs mythiques qui, finalement, méritent bien leur nom. J'ai même pu en cueillir !
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